MODERN TIMES: BACK PAGES OF DYLAN
"A chaque effondrement de preuves le poète répond
par une salve d'avenir"René Char, Fureur Et Mystère.
La sortie du 44ème opus du Zim ne
présageait rien de bon, ce 28 Août 2006, parmi les
oracles.
Certains s'attendaient à un 11 Septembre bis
(« Love & Theft sorti le 11/11/2001 »),
un nouveau cataclysme de sacs d'os humains
(« Tweedle Dee & Tweedle
Dum » ) .
Voici que celui -ci s'apparente comme une sorte de Best-Of
généalogique des influences de Dylan, un recueil de
chansons rétrospectives, ainsi qu'une exploration primitive
de la musique américaine.
Disque de la nostalgie ?
"There's no nostalgia on this record, pining for the past doesn't
interest me": dixit Dylan.
Non plus expérimental comme il était mentionné
lors des sessions de travail de Janvier 2006 dans l'Etat de
New-York.
THUNDER OF THE MOUNTAIN:
Une ballade rockabilly bien rythmée, avec une
mélodie circulaire. Dylan se pose en observateur, du haut de
sa montagne, digne de la Comédie Humaine de Balzac.
L'étonnement jubilatoire qui surprend l'auditeur par la
présence d'Alicia Keys, pour mieux sans doute critiquer de
façon sarcastique la musique moderne.
Ainsi il fait le bilan des relations personnelles et de la
société (« J'ai les côtes de porc,
elle a le pâté en croûte »), de
l'après 11 Septembre (« All the ladies of Washington
scrambling to get out of town ») et sa peur
générale (« Looks like something bad gonna
happen, better roll your airplane down »), fait allusion
à la chute des Twins Towers (« There's a ruckus in the
alley », « rolling like a drum....rolling to the
ground », « the power is
down »).
Peuplé de références bibliques, Dylan y
mêle son expérience mystique et religieuse,
« I've sucked the milk out of a thousand
cows » soit « J'ai sucé le lait d'un
millier de vaches » par allusion au veau
d'Or ?
L'attente sage et sereine de la mort (« I've already
confessed - no need to confess again") et le désir de fuite
pour échapper au désordre, conséquence de la
politique de Bush (« Everybody's going and I want to go
too ») pour retourner à une vie simple et
tranquille: "Gonna go up north...i'll plant and i'll harvest what
the earth brings forth...the hammer's on the table, the pitchfork's
on the shelf".Là Dylan devient un Zadig de premier plan,
mieux vaut cultiver son jardin.
SPIRIT ON THE WATER:
Un swing vintage et romantique assez sucrée de 8 minutes
hantée par la voix de Bing Crosby.8 minutes pour
dégrafer le corsage de ta copine dans une Cadillac rose.
Hum ! Dans tes rêves !
Sorte de « Bridge OverTroubled
Water » de Simon & Garfunkel assez dylanien. Dylan
promène son visage momifié (« I'm pale as
a ghost »).La proximité de l'âme- soeur
malgré l'éloignement («You're always on my
mind...I can't stay away ») et le peu de temps qu'il lui
reste, il faut en profiter (« We can have a whoppin'
good time »).
On remarquera un vers assez troublant ("I can't go back to
paradise no more/I killed a man back there"): Je ne peux
pas retourner au paradis/J'ai tué un homme
là-bas.
Etrange, s'agit t-il d'Abe Zimmermann, son père ou Mike
Bloomfield ? Les questions demeurent et les réponses
évasives.
ROLLIN' AND TUMBLIN':
Un cover-blues traditionnel oscillant entre Eric Clapton et
Muddy Waters avec un titre emprunté à ce
dernier.
Mais aussi une chanson style Sun Records chère
à Sam Phillips qui défriche en long et large
l'autoroute 61(Highway 61).Une reférence à Henry
Timrod, poète de la Guerre de Sécession, quoique
légèrement empruntée («Well, the night's
filled with shadows, the years are filled with early
doom »).
Avec ces vers scandés comme un mantra de Ginsberg, il
chante le fait d'être célèbre et la perte des
êtres chers («I got troubles so hard, I can't stand the
strain »).
Rancunier amoureux, il fustige sa relation: "Some young lazy
slut has charmed away my brains", une putain de feignasse lui a
chamboulé la tête, et jure de ne plus en
toucher.
Curieusement la rythmique entraînante rappelle
«Maggie's Farm » style Newport 1965,
l'année de son sacrifice folk.
WHEN THE DEAL GOES DOWN:
La donne se fera, le Joker abat ses cartes: la destinée
christique, le prix du divorce, le Jardin Des Délices. Le
style est philosophique, dans son approche susurrée, en
parfaite connexion de « Every Grain Of
Sand ». Une ballade romantique emplie de
spiritualité, oscille entre la douleur et la compassion
envers l'autre. Beaucoup de métaphores sur la sagesse
(«Each invisible prayer is like a cloud in the
air ») posent des questions sur la raison de vivre
(« Nous vivons et mourrons, sans savoir
pourquoi ») et l'importance de l'autre («I owe my
heart to you, and that's sayin' it true »).
SOMEDAY BABY :
Un country-blues ou boogie-woogie graveleux et une excroissance
de « Love & Theft ». Significatif de la
complainte de l'amant trahi et la complication des relations
(« You drive me so hard, almost to the
grave »).Une chanson discrète mais pas
authentique.
WORKINGMAN'S BLUES #2 :
Une perle, suite de celle écrite par Merle Haggard. Il
fait l'analyse de la vulnérabilité du travailleur, du
smicard, de la classe prolétarienne. Un honky-tonk presque
larmoyant plante le décor dans une de ces cités
minières dont le Zim est né et a grandi.
Dylan s'offusque de la prise de la matérialité
sur la spiritualité et les goûts simples, un quasi
frère de « Tell'Ol'Bill », un Woody
Guthrie comtemporain (« They say low wages are a
reality/If we want to compete abroad »).
T'as plus d'argent, ta femme se barre ! Prends un nouveau
costume et une nouvelle femme.
BEYOND THE HORIZON :
Dans la lignée de « Spirit On The
Water », ballade à la Leon Redbone en
laid-back,marquée par le désir et le
désespoir, elle est simpliste (« Beyond the
horizon, the sky is so blue/I've got more than a lifetime to live
lovin' you »).
NETTIE MOORE :
Chanson traditionnelle en écho aux eaux du Mississipi
avec ses métaphores issues du blues : Yellow Dog,
un vers de Blind Lemon Jefferson tiré de « See
That My Grave Is Kept Clean ».
Elle préfigure un
désastre (« Winter's gone, the river's on
the rise »).
THE LEVEE'S GONNA BREAK :
Le constat blues de « Nettie
Moore », l'apocalypse et la dévastation de
la Nouvelle-Orléans («
Some of these people gonna strip you of
all they can take »). Des gens à peine la peau
sur les os vont lutter et te dépouiller pour survivre.
AIN'T TALKIN' :
Ballade bluesy et le sommet de l'album d'une durée de
neuf minutes, la plus audacieuse dont les paroles claquent au vent.
Avec une première strophe accomplie :
"As I walked out tonight in the mystic garden
The wounded flowers were dangling from the vine
I was passin' by yon cool crystal fountain
Someone hit me from behind."
Et toujours la perte de la spiritualité au
détriment du matérialisme («I practice a faith
that's been a long abandoned »). Il prend son
bâton de pèlerin pour poursuivre sa quête
(« Ain't talkin', just walkin' »), par
opposition à « Love Sick » ; il
marche, entend et vois mais il parle pas et marche c'est tout.
Parle de ses visions apocalyptiques : les roues s'envolent,
les villes sont des porcs, les chevaux sont aveugles...
Dylan n'en finit plus de nous étonner, bien qu'à 65
Ans et toujours présent dans les charts américains et
européens, il a encore à donner comme celui d'un
Socrate moderne ou d'une encyclopédie vivante de la culture,
capable à la manière d'un Picasso de nous subjuguer.